HYMNE À LA VIE

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Carnet de route de Jacques Bravo & Francois Pédron

​​Il s’agit bien d’un carnet de route car nous avons découvert un monde inconnu de nous, donc des millions de français qui passent devant le site architectural sans se douter de la richesse humaine qu’il abrite.

Ce projet clairement identifié s’est révélé encore plus passionnant que prévu. Depuis deux mois nous nous sommes approchés avec circonspection et respect et notre vision s’est modifiée : il y a tant à dire et à montrer, par l’image et les mots.

 Nous avons été accueillis avec la plus grande loyauté et petit à petit, au fil des rendez-vous, notre statut a changé spontanément. Le médecin général nous présentait d’abord comme des « journalistes », puis les réalisateurs d’un livre, ces derniers jours quand il nous précédait dans une chambre, il nous annonçait : « ce sont des amis ».Ce qui donne tout son sens au travail entrepris. Impossible de rester non pas indifférent, mais simplement distant. Nous sommes désormais impliqués dans ces pages de l’histoire de l’homme. Des hommes de bonne volonté, ils le sont tous comme ce merveilleux Phillip Jackson dont le père était volontaire dès 1915, résistant en 1942, déporté, mort sous les yeux de son fils. Mort pour la France et la plus belle des idées de Liberté. Comme Jacques Beaugé qui s’est sacrifié à El Alamein pour sauver ses compagnons de lutte. Qui plaide pour une vie justifiée par une foi invincible, alors qu’il est aveugle et privé de ses deux mains depuis plus de soixante ans. Il est devenu une référence dans le monde entier. Comme Madeleine Aylmer-Roubenne, compagne de camp de Geneviève de Gaulle, animée de la même énergie. . Et ce sont aussi ces femmes extraordinaires qui viennent chaque jour près d’un mari qu’elles dorlotent, comme Mme Mazier présente chaque après midi depuis trente ans. Chaque pensionnaire, ‘invité’ comme le dit en souriant le très subtil Victor Altabert, est un fragment essentiel de notre histoire. Ce dont nous avons envie de témoigner –chaque jour davantage- puisque nous avons le privilège de les approcher .C’est un regard qui n’aura plus d‘objet dans quelques années. Le temps du souvenir n’attendra pas.

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Nadia Karczmar 

 

L’âge lui a modelé un visage hors du temps, hors même de la trame de l’Histoire dans laquelle la vie l’a pourtant plongé avec violence. L’image d’abord, s’impose à tous. Hiératique, sculptée, impeccablement coiffée par Sébastien, choisissant avec goût des couleurs souvent éclatantes, elle défie le temps. Statufiée ? surtout pas ! Les pommettes hautes, l’œil agile, toujours entourée,  elle évoque plus une princesse des steppes qui se serait trompée de film qu’une vieille dame même charmante. On a envie de l’approcher, mais on n’ose pas troubler cet ordonnancement. Il y a du rituel dans ces après-midi au soleil, à la terrasse vivante du Foyer où tout le monde peut se retrouver. Tout le monde salue Nadia.

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 Marcel Haro

Il n’a plus qu’un trésor, son album photo. Il a même réussi à faire un autoportrait pendant une préparation d’artillerie dans le Tonkin, quelques minutes avant qu’il parte à l’attaque. Ces images rythment sa vie, elles en sont les bornes qu’il peut voir de loin. Sa (jolie) femme et son mariage en 1952, avant qu’il n’embarque en Indochine. Et surtout son char Renault B 1 bis, son « Normandie » qu’il pilotait en tête du défilé donné en l’honneur du roi George VI en 1938...

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Guy Condominas

 

Il a d’abord été une énigme. Il se tenait le plus volontiers dans sa chambre et, dans la pénombre, on ne voyait que son visage aigu, souligné par une barbiche taillée en pointe, et son œil noir. On aurait dit une gravure du Journal des Voyages, un vieux lettré, quelque part dans les montagnes du nord. Il ne parle jamais de son histoire, il ne parlait d’ailleurs pratiquement pas. Il renouvelait l’enfermement dont il a été victime pendant son enfance. C’est un épisode trop oublié de ce qui deviendra la guerre d’Indochine...

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Phillip Jackson

 

Encore mieux qu’un personnage, c’est une nature. Baraqué, l’œil inquisiteur et le sourcil marqué d’un Lee Marvin, il est d’un naturel réconfortant. La poigne est solide, l’accueil est direct, il a l’agrément des gens qui ne cachent rien. La mémoire est sans faille, il nous dira en quelques mots pourquoi et comment son père, le « Docteur Jack » est mort pour la France, et comment lui et sa mère ont survécu aux camps de la mort nazis.. 

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Jacques Beaugé, dit Jacques Lebreton

 

S’il a deux patronymes, c’est bien le moins tant son existence a été complexe. Sa vie en a fait un personnage hors du commun. La première rencontre est intimidante. Le visage très sculpté, masqué par des lunettes noires, la voix timbrée, le verbe aisé, le ton presque rogue, le dos tourné, il est impressionnant.

Un profil de centurion avec une aisance de tribun et une carrure de troisième ligne de rugby, il n’a rien d’une victime. Pour l’approcher vraiment il faudra une deuxième rencontre, ses livres. Car il faut impérativement commencer par le commencement... 

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Madeleine Aylmer Roubenne

Elle  avait quinze ans quand la France est entrée en guerre. Elle en avait vingt quand elle a été jetée au camp de Ravensbrück. Elle aimait les livres et le cinéma, elle était la fille unique et choyée de commerçants en porcelaine. Rien ne le prédestinait à jouer un rôle aussi actif dans la résistance, sinon l’amour et un sens aigu de la justice qui lui fait refuser la fatalité de la défaite. Il s’appelait Jean Aylmer, il n’était guère plus vieux qu’elle, 22 ans, c’était l’ami d’un cousin. De père anglais il aurait pu facilement se protéger, mais il avait choisi la France qu’il servira jusqu’à la mort.

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Armelle Drouan

Les années  lui ont sans doute  rendu sa voix de petite fille. Une voix flûtée qui s’insinue pourtant dans le flux des conversations. C’est elle qui a engagé la conversation lors d’une fête à Moussy, quand les pensionnaire de l’INI sont les hôtes de marque des Gueules Cassées. Nous prenions le soleil près du bassin des poissons rouges tout en devisant, dans une ambiance de fête champêtre où tout est si bien organisé que rien ne paraît ‘ordonné’. Son regard vif suit le vol des oiseaux. Bretonne de Mesquer, familière de la Brière, elle a appris les oiseaux dans ce site alors parfaitement préservé. Un regard si vif, une mobilité d’esprit qui fait complètement oublier son handicap.

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Marie-Véronique Poggioli 

Mademoiselle Poggioli, elle tient énormément au « mademoiselle », interrompt son travail pour nous recevoir. Elle écrit des lettres pour aider des pensionnaires, soupire-t-elle comme si elle était débordée. Elle s’est aménagée une chambre salon bureau qui est un fleuron de l’INI.Son territoire qui nie le temps qui passe. Nous l’avons vu souvent en grande conversation avec des visiteurs, elle laisse la porte entr’ouverte pour qu’on ne la dérange pas en toquant à l’huis . Le mot laisser-aller n’a jamais eu de sens pour elle. Sans doute l’exemple de son père, officier de marine. On sait que sur les bateaux de la Royale, tout doit être clair.

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Inès Etcheto Reisz

Elle porte un prénom de princesse de légende, et elle le porte à merveille, car c’est une vraie princesse , par l’ allure, l’extrême distinction, l’élégance de sa pensée. Elle règne avec discrétion sur cette institution, s’effaçant volontairement, ne voulant pas prendre de place dans le paysage humain. Mais elle attire tous les regards, et les hommages. A la fois très entourée et très secrète.

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 Mathieu François Agnello

Il a un physique d’artiste et c’est un artiste. Il est le coeur du dispositif de confort, il gère l’atelier des membres fantômes qui n’ont pas encore trouvé leur maître, il travaille les mécaniques de précisions et les résines légères qui doivent se faire oublier. C’est un artiste qui a du coeur car, dans ses mains, se concentre tout ce qui ne va pas, et il doit penser au coeur des autres. Sous son côté prestidigitateur se cache – c’est normal, il escamote- un esprit attentif et une écoute d’une grande finesse. Il trouve toujours le mot pour rire, l’humour qui va casser le silence de la souffrance, percer une brèche dans l’enfermement dans la douleur. 

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Postface de jean Lartéguy

"Enfant, je fis escale aux Invalides. Levant le nez, je vis, dans l’église des Soldats, les drapeaux, certains en lambeaux, récoltés par Napoléon au soleil d’Austerlitz . D’Alexandre à Napoléon, le temps était-il si court ? Napoléon avait-il,enfant, rêvé comme moi d’Alexandre et de la conquête du monde ?

Le temps les unissait.

Me voici à l’âge où le temps s’affole et prend le galop, où les souvenirs se bousculent devant une porte qui va se fermer. Impossible de ralentir sa course même si le souffle me manque d’avoir trop couru à le poursuivre. 

J’ai connu les prisons espagnoles et, dans la solitude d’une cellule, je retrouvais mon vieil ennemi, le temps immobile et l’angoisse qui, toujours, l’accompagne. Plages d’Italie et de France, forêts sombres des Vosges, le Rhin que l’on franchit avec des canots en caoutchouc qui semblent des jouets. Le monde nous appartient, nous sommes fiers de nos galons tout neufs, de nos médailles…

J’ai traîné sur les champs de bataille où l’herbe repoussait, je n’ai pas reconnu les villes où nous nous étions battus. En vain, j’ai cherché sur les monuments les noms de mes amis qui étaient morts pour les délivrer. Mais le temps me poussait toujours en avant. « Plus vite,plus vite ! me disait-il. Ne vois-tu pas que la vie t’est mesurée ? » 

Aux Invalides, j’ai enfin posé mon bagage. Le temps m’a laissé enfin un répit et m’a murmuré : « Si je t’en accorde le loisir, tu pourras enfin écrire le livre, le dernier, où tu révéleras ta vérité si jamais tu l’as connue ».

A l’ombre du Dôme doré, sous les arcades de la cour d’Honneur, le temps, un instant, s’est arrêté dans la Paix. "

Jean Lartéguy

© 2019 by Jacques Bravo